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Le débat sur la récupération des biens de l’État a pris une nouvelle allure en Guinée depuis l’avis de déguerpissement émis à l’encontre d’acteurs politiques de premier plan. Dans ce débat, mon rôle de citoyen n’est pas de juger qui a raison ou qui a tort. Je me réjouis simplement que le débat soit ouvert. À présent, il est important de s’écouter pour entendre les arguments des uns et des autres, et surtout d’en tirer les bonnes leçons pour améliorer la gouvernance de notre pays.

  • Premièrement, il y a une certaine catégorie d'acteurs dans ce débat qui estime que, parce que les terrains ou les biens ont été acquis avec des pièces justificatives en bonne et due forme, alors cela en fait une pratique légale qui ne souffre d’aucun vice. Cependant, il me semble qu’il s’agit là d’un argument très court car la législation guinéenne n’encourage ni l’abus de pouvoir ni le conflit d’intérêt. Il est évident que lorsque vous êtes un ministre ou un premier ministre en Guinée, vous bénéficiez forcement d’avantages non négligeables par rapport à un citoyen lambda lorsqu’il est question d’acheter un terrain public ou privé de l’État. Donc si vous attendez d’être ministre ou premier ministre pour acquérir des biens de l’État, de facto vous êtes accusable de conflit d’intérêt et d’abus de pouvoir; toutes choses qui sont condamnées, ou en tout cas qui ne sont pas encouragées par la législation guinéenne. Donc, contrairement à ce qui semble être admis par plusieurs acteurs dans ce débat, l’accaparement de biens de l’État lorsque l’on est membre du gouvernement n’est non seulement pas de bonne éthique; mais de plus, c’est une pratique qui, quelque part, n’est pas légale.
  • Deuxièmement, j’ai failli m’évanouir lorsque j’ai récemment entendu de la bouche d’acteurs politiques de premier plan qui veulent occuper les plus hautes fonctions de l’État en Guinée dire que : « l’éthique ne vaut rien dans la gouvernance d’un pays. Et que c’est seulement le droit qui devrait compter ». D’abord, il me semble utile de rappeler ici que l’éthique politique veut que l’homme politique soit élu et mandaté pour s’occuper de l’intérêt général. Dès lors que l’acteur politique confond l’intérêt public avec l’intérêt privé, alors le contrat entre les électeurs et l’élu est brisé. Les comportements non éthiques des politiciens touchent donc la démocratie dans ses fondements. Cela explique pour une grande part pourquoi les populations guinéennes ne croient plus véritablement en la politique et ne font plus confiance à la classe politique. Les comportements non éthiques (trafique d’influence, abus de pouvoir et conflit d’intérêt) ne peuvent donc pas être banalisés, mais doivent plutôt être considérés comme des symptômes d’un malaise plus profond. Il faut dès lors lutter contre ces dérives de manière structurelle. Les actes entrepris par le CNRD à cet effet sont des actes très courageux qui devaient être engagé depuis bien longtemps. Il faut aller au bout de ce processus. Il est surtout important de clarifier et préciser dans notre prochaine constitution l’illégalité des abus de pouvoir et des conflits d’intérêt, tout en promouvant une éthique de la fonction publique. Par ailleurs, il existe une très longue littérature sur la question « éthique-politique-gouvernance ». J’encourage les acteurs politiques en déficit d’éthique à se cultiver considérablement dans ce domaine, surtout pour ceux qui aspirent accéder aux plus hautes fonctions de l’État. Ailleurs, un acteur politique qui affirme publiquement que « l’éthique ne vaut rien » se serait de facto disqualifié de tous les processus électoraux à venir dans le pays. Il ne faut pas insulter aussi flagramment l'intelligence les populations guinéennes.

Conclusion : nous sommes à l’heure du débat sur l’éthique dans la gouvernance de notre pays. C’est un débat qui n’est jamais facile car ce sont surtout les acteurs les plus influents de la nation qui voient leurs privilèges disparaître. Ce débat est encore plus difficile dans un pays comme la Guinée parce que les acteurs politiques au plus haut niveau politisent le débat. La question est pourtant très simple: « est-ce que, lorsque vous êtes ministre ou premier ministre en Guinée, bénéficiez-vous d’avantages pour acquérir des biens publics ou privés de l’État par rapport au citoyen lambda? ». La réponse à cette question est objectivement « oui ». Donc c'est un abus de pouvoir et un conflit d’intérêt de la part de gouvernants d’acquérir des biens de l’État lorsqu’ils sont en fonction. Les abus de pouvoir et les conflits d'intérêt ne sont encouragés par aucune législation guinéenne. C’est celle-là la seule leçon qui mérite d’être tirée de ce débat. Nous prions fortement que cette leçon soit apprise pour toujours afin que dix ans plus tard nous ne soyons pas à nouveau obligé de reprendre le même débat dans la vie publique guinéenne. Il me semble que les acteurs politiques guinéens gagneraient beaucoup plus à donner le bon exemple en adoptant le profile bas, à éviter de politiser le débat, et à passer à autre chose.

Mamadou Oury Diallo
Président de la LDRG