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palais_sekoutoureya.jpgDepuis son entrée en fonction en décembre 2010, s’il y a une chose qu’on ne peut reprocher au gouvernement guinéen c’est de manquer d’initiatives pour redresser la situation économique et pour répondre aux attentes sociales des populations guinéennes. Depuis bientôt 4 années, de grandes décisions ont été prises, de nouvelles structures mises en place, de nouvelles lois décrétées, des contrats révisés, des ententes conclues, des séminaires et forums organisés. Cependant, en dépit de ces efforts, le moins que l’on puisse dire au moment même où nous couchons ces lignes sur papier est que la situation sociale et économique des populations guinéennes, en milieu urbain comme en milieu, ne s’améliore pas. En matière sociale comme en matière économique, lorsque ça ne recule pas, ça stagne en Guinée. La Guinée occupe encore le rang de 178ème sur 186 pays au monde sur l’indice du développement humain (IDH) des Nations Unies. L’extrême pauvreté bat son plein en milieu urbain comme en milieu rural. Les derniers chiffres du PNUD dévoilent que 45% des populations vivent en-dessous du seuil de pauvreté en Guinée. A peine 15% des populations guinéennes ont accès à l’eau potable et à l’électricité. Le chômage des jeunes dans la tranche d’âge 25-40 ans est estimé par l’IRIN à plus de 60% dans sa plus récente publication sur la situation de la jeunesse en Guinée. Parmi les grandes compagnies employeuses ou potentiellement employeuses en Guinée, celles qui n’ont pas réduit leurs activités ont définitivement claquées la porte. Sur l’indice de perception de la corruption 2013 de Transparency International la Guinée bat encore le bas du pavé en réalisant le même score depuis deux années et en occupant le rang de 150ème sur 177 pays au monde. En matière de compétitivité, le rapport 2013 de la Banque Mondiale sur la compétitivité en Afrique illustre bien le retard de la Guinée par rapport à ses pairs de la sous-région. Pour ne mentionner que la dotation en infrastructures de base, la stabilité macroéconomique et l’ouverture à la technologie, ce rapport classe la Guinée au rang de 142ème au monde, loin dernière ses pairs de la sous-région ouest africaine.

 

Qu’on soutienne le gouvernement guinéen ou qu’on ne le soutienne pas, de manière très objective, en dépit de tous les efforts fournis, c’est bien celle-là la réalité socioéconomique de la Guinée aujourd’hui. Et c’est dans ce contexte que l’un des sites d’informations guinéens à récemment interviewé le Ministre guinéen délégué au budget, Mr Mahamed Diaré, sur le récent forum des investisseurs et donateurs de la Guinée organisé du 24 au 25 novembre à Abu Dhabi. Qui mieux que Mr Mahamed Diaré connaît la situation socioéconomique de la Guinée.

 

D’entrée de jeu, Mr le ministre s’est félicité des engagements pris par les partenaires et donateurs de la Guinée à Abu Dhabi. Ces engagements s’élèvent à $6,5 milliards, dont $1,6 milliard issue de donateurs publics et près de $5 milliards issues d’acteurs privés. Il est vrai, $6,5 milliards est une belle somme qui, si elle est allouée judicieusement aux projets sociaux urgents, peut enclencher une dynamique positive durable dans la lutte contre la pauvreté en Guinée et pour l’emploi des jeunes. Cependant, il y a lieu de bien prendre toute la mesure de cet engagement de $6,5 milliards.

 

1-Dans cette interview, Mr le ministre a lui-même fait la part des choses. En réalité, dans ces $6,5 milliards, seulement $1,6 milliard (l’engagement des donateurs publics), est potentiellement destiné à des projets sociaux urgents pour les populations guinéennes. Par ailleurs, Mr le ministre à bien omis de le mentionner, mais il est important de souligner que plus de 50% des engagements de $1,6 milliards se traduiront par des annulations de dette et créances. Donc, en réalité, c’est si, et seulement si, toutes les conditionnalités sont respectées, et que le gouvernement guinéen arrive à présenter à temps des projets finançables par les donateurs, que 50% de $1,6 milliards seront injectés dans l’économie guinéenne au cours des prochaines années. Et cela, contrairement à ce que Mr le ministre affirme, il faut le dire aussi, est largement en-deçà des attentes sociales des populations guinéennes.

 

2-Puis, pour ce qui est du gros des engagements d’Abu Dhabi, c’est-à-dire la promesse de $5 milliards faite par le groupe Emirati Mubadala décidé à reprendre le projet Global Aluminia Company (GAC), Mr le ministre n’a pas manqué de mentionner que durant la phase d’installation ce projet créera environ 800 emplois directs, et environ 400 emplois durant la phase de production. Avec ce gigantesque investissement privé, le ministre mise à terme sur la ponction fiscale pour procurer des fonds à l’État guinéen afin de lui permettre de répondre aux attentes sociales urgentes des populations guinéennes. À ce niveau aussi, il faut le dire, en tant que tel, attirer des investissements étrangers directs en Guinée est une très bonne chose en soi. Mais il faut le dire aussi, ce n’est pas la première fois que de grands groupes privés font des promesses aux différents gouvernements guinéens. Pour ne parler que des cas récents, mentionnons le projet Simandou où, non seulement le géant minier BHP Billiton a jeté l’éponge sans aucune pénalité, mais de plus, même Rio Tinto revoit ses objectifs et ralenti ses activités en Guinée. Pour nuancer, Mr le ministre n’a pas manqué de souligner que la différence entre ces deux dernières compagnies et le groupe Mubadala est le fait que, alors que BHP et Rio Tinto recourent régulièrement aux marchés financiers pour financer leur projets, le groupe Emirati quant à lui possède de l’argent liquide, donc il suffit de le prendre et d’investir. Mr le ministre à dit que c’est cela le concret avec le groupe Mubadala, donc ça ne risque pas de ressembler aux cas que nous avons connus en Guinée ces dernières années. D’abord, il serait important de rappeler ici que les groupes privés ne sont pas des organismes caritatifs. Non seulement ils cherchent tous à maximiser leur valeur en bourse, mais de plus, ils courent tous derrière le profit. Par ailleurs, pour le cas de Simandou, ce n’est pas Rio Tinto qui a failli à ses engagements, mais plutôt le gouvernement guinéen qui fut incapable de fournir ses contributions à temps. Vue que les premiers investissements du groupe Mubadala sont prévu en 2014, alors au lieu de comptabiliser déjà les rentrées fiscales, nous conseillons à tous d’attendre de voire. Par ailleurs, non seulement nous invitons le gouvernement guinéen à publier le document contenant tous les engagements et toutes les conditions de cet accord conclu avec le groupe Mubadala, mais de plus, nous invitons Mr le ministre à nous expliquer comment il a pu calculer et estimer le nombre d’emplois qui va être généré par ce contrat de reprise du projet GAC. De toutes évidences, la création d’emploi et le transfert de technologie ne sont aucunement des facteurs importants dans les contrats négociés entre le gouvernement guinéen et les groupes privés. Autrement, même si ce n’est pas de son ressort, nous aimerions bien que Mr le ministre, et nous réclamons vivement d’ailleurs que le gouvernement guinéen, nous explique la nature du décret pris en début Octobre 2013 donnant le droit au groupe SABLE de transporter le fer extrait de ses mines du mont Nimba vers les ports du Libéria. Où sont les projets dont parle Mr le ministre ? N’avons-nous pas besoin de chemin de fer en Guinée ? Le gouvernement guinéen serait donc aussi faible et incapable d’inclure dans ses conditions le projet de construction d’un chemin de fer pour acheminer à travers la Guinée les mines extraites du mont Nimba. En voilà des milliers d’emplois perdus pour les jeunes guinéens et gagnés par les jeunes Libériens qui profitent des richesses de la Guinée plus que les populations guinéennes elles-mêmes. C’est absurde et révoltant ! Nous réclamons incessamment des explications sur ces agissements insensés !

 

3-Dans cette même interview, il revenait aussi dans la rhétorique de Mr le ministre l’idée selon laquelle l’annulation de la dette publique guinéenne contribuerait à injecter environs $2,3 milliards dans l’économie guinéenne. Nous invitons Mr le ministre à définitivement abandonner cette rhétorique car deux mauvaises décisions prises par le gouvernement depuis l’effacement de la dette publique extérieure ont totalement annulé tout effet socio-économique positif pour la Guinée. D’abords, la décision qui a consisté à profiter de l’effacement de la dette publique pour augmenter de 100% les salaires des fonctionnaires sans aucune reforme d’envergure de l’État et de l’Administration publique est la première grande mauvaise décision. Il faut bien rappeler ici que cet effacement de la dette fut possible, entre autre, parce que justement le gouvernement avait fait des efforts pour maîtriser les salaires de la fonction publique guinéenne. Donc il est totalement laxiste d’augmenter à nouveau de 100% les salaires dès après l’effacement de la dette publique. Ainsi, au lieu d’être réinvesti dans les programmes sociaux urgents, la moitié des $2,3 milliards obtenus suite à l’effacement de la dette publique a servi à augmenter les salaires d’une administration publique inefficace. Puis, la décision qui a consisté à dévier du critère de réalisation au plafond zéro sur de nouvelles dettes non concessionnelles. Alors qu’on venait à peine d’effacer totalement la dette publique guinéenne, et que l’État guinéen retrouvait une certaine marge de manœuvre budgétaire, le gouvernement n’a pas pu se ressaisir de cribler à nouveau la Guinée de dettes qui tardent encore faire la différence dans la vie des populations guinéennes. Nous parlons ici de la dette de $335 millions contractée auprès d’Eximbank de Chine, de celles contractées auprès du Fonds de l’OPEP ($17 millions), et de celle contracté auprès de la BIDC ($11 millions). A entendre le Mr le ministre délégué au budget, ce n’est pas tout car le gouvernement à l’intention de continuer à accumuler des dettes, notamment auprès de la Banque Islamique et du Fonds Koweitien. Donc il est archi inutile de maintenir cette rhétorique selon laquelle l’effacement de la dette publique va profiter aux populations car, non seulement cet effacement a servi à augmenter de 100% le salaire des fonctionnaires, mais de plus, les nouvelles dettes contractées ne donneront à nouveau aucune marge de manouvre au gouvernement pour avoir un impact positif immédiat dans la vie des populations guinéennes.

 

Conclusion

Tout au long de cette réplique, nous aurons compris comment accueillir le chiffre de $6,5 milliards issue du forum d’Abu Dhabi. De ce chiffre, en réalité, c’est seulement $1,6 milliard qui est destiné aux projets sociaux urgents et utiles aux populations guinéennes. Et même dans ces $1,6 milliards, seulement 50% seront potentiellement injectables dans l’économique guinéenne si, et seulement si, le gouvernement respecte toutes les conditionnalités, et présente à temps des projets finançables. En quelques sortes, à Abu Dhabi, il n’était pas question des populations guinéennes.

 

Puis, nous aurons aussi compris comment accueillir la promesse d’investissement de $5 milliards par le groupe Emirati Mubadala. C’est une bonne chose en soi. Mais la retenue est de mise en attendant la publication des détails du contrat conclu avec le groupe ainsi que les plans d’investissement prévu par Mubadala. Ce qu’il faut retenir est que, de ces $5 milliards de promesse, rien ne reviendra aux populations guinéennes dans le court et moyen terme.

 

Également, nous aurons appris que le gouvernement guinéen a émis en coulisse un décret donnant droit au groupe minier SABLE de transporter son fer issue des mines du mont Nimba vers le Libéria. Cela est contre toute politique minière orientée vers le développement local. Ce décret à lui seul tue des milliers d’emploi et prive la Guinée d’un chemin de fer, alors qu’il créé de la richesse et des emplois pour les Libériens. Nous réclamons vivement des explications du gouvernement sur ce décret !

 

Finalement, nous aurons compris en quoi la dette publique effacée il y a à peine une année ne profitera aucunement aux populations guinéennes. Cela, non seulement parce que le gouvernement a décidé d’augmenter, sans aucune contrepartie, de 100% le salaire des fonctionnaires, mais de plus, parce que le gouvernement est reparti sur une course sans fin à l’endettement publique vers des nouveaux partenaires aux objectifs très obscures.

 

La compétence de Mr Mahamed Diaré, comme celle de certains hauts cadres du ministère de l’économie et des finances, n’est pas à remettre en cause. Mais il faut regarder la réalité en face et oser dire que la direction et des décisions prises jusqu’à ce jour n’aideront pas la Guinée à sortir de ce marasme socioéconomique. Ce qui manque aux hauts cadres, ce ne sont pas des chiffres. Les chiffrent, ils en raffolent au point de confondre les populations à des chiffres. Une nation et une économie, c’est bien plus que des chiffres. Le seul conseil que j’aurai à donner à Mr Mahamed Diaré, c’est de prendre le temps de sortir un peu du ministère pour se rendre dans les quartiers à Conakry, dans les zones rurales, dans les centres de santé et dans les écoles. Il faut faire cet exercice chaque fin de semaine, cela aidera nos hauts cadre à rester connecté avec les réalités, le concret, que les populations vivent jours et nuits. Et, peut-être, cela influencera leurs décisions du haut de leur ministère.

 

Au sein de la LDRG, nos cœurs battent au rythme des souffrances et des soulagements des populations guinéennes. Depuis plusieurs années nous ne cessons de le prouver. La LDRG ne souhaitera jamais qu’un gouvernement, quel qu’il soit, échoue en Guinée. La Guinée ne peut plus se permettre le luxe de l’échec. Le retard accumulé est gigantesque et les attentes sociales insoutenables. Nous voulons que le gouvernement réussisse à enclencher une dynamique durable de relance économique  et de réduction de la pauvreté dans toutes ses dimensions en Guinée. C’est pour cela que nous avons le devoir et la mission de présenter la réalité telle qu’elle est, et de dire la vérité. Nous critiquons pour que ça avance. Et c’est pour cela que nous sommes convaincu que la seule manière aujourd’hui de tirer un quelconque avantage du sommet de Abu Dhabi consiste pour le Président de la République, non seulement à remettre en cause sa politique économique, mais aussi et surtout, à se doter d’une nouvelle équipe gouvernementale de technocrates et de laisser à ces technocrates une marge de manœuvre décisionnelle suffisante pour enclencher une véritable dynamique de réformes en Guinée. C’est la dernière carte du président, nous espérons qu’il la jouera judicieusement.

 

Mamadou Oury Diallo

 

Président de la LDRG

Tag(s) : #Economie-Guinée