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vote-tunisie.jpgNeuf mois après la chute de l'ex-président Ben Ali, la Tunisie vit un moment-clé de son histoire: ses premières élections libres, qui mèneront à l'écriture d'une nouvelle Constitution.
Pour les Tunisiens, le printemps arabe fait place à un automne de changement. Hier, aujourd'hui et demain, les quelque 16 000 Tunisiens établis au Canada se rendent aux urnes pour choisir les membres de l'Assemblée constituante. Leurs concitoyens en Tunisie feront de même ce dimanche. Ici, la diaspora tunisienne élira deux représentants, parmi 19 candidats, pour la circonscription qui englobe l'Amérique et une partie de l'Europe. Les 217 élus de cette assemblée auront ensuite la responsabilité de rédiger la nouvelle Constitution tunisienne, avant d'organiser des élections législatives, d'ici environ un an.
Les Tunisiens vivent leurs premières élections libres depuis l'indépendance en 1956, mais surtout les premières depuis l'arrivée au pouvoir en 1988 du dictateur déchu, Zine el-Abidine Ben Ali, aujourd'hui réfugié en Arabie saoudite. «Vingt-trois ans de pourriture», lâche Nabil Amira, un opposant de la première heure à Ben Ali, emprisonné en 1990 pour «participation à un mouvement politique non enregistré», dit-il. Établi au Québec depuis quatre ans, Nabil Amira a aussi perdu un proche pendant les révoltes de janvier 2011 en Tunisie.
Pour la communauté tunisienne à Montréal, pas question de manquer ces élections. La majorité des candidats de la circonscription habitent d'ailleurs la métropole. Mais le choix sera loin d'être facile. En Tunisie, le nombre de partis a explosé depuis la chute de Ben Ali, passant de 8 à 112, en plus de centaines de candidats indépendants. «Les Tunisiens sont totalement déboussolés», explique Malek Letaïef, porte-parole du Collectif tunisien au Canada, un organisme non partisan qui a organisé des débats entre les candidats à Montréal. «On sort de 50 ans de pensée unique. Les gens ne savent plus à quel saint se vouer», poursuit-il.
Entre tradition et changement
Le spectre des candidats à ces élections couvre toutes les idéologies politiques: libéraux, conservateurs, communistes, socialistes, islamistes, écologistes... Mais le débat oppose surtout laïques et religieux, qui ont pourtant manifesté côte à côte pour renverser le régime de Ben Ali. Le parti islamiste Ennahda — ou «renaissance» — est donné favori en Tunisie. La forte répression de Ben Ali envers ce parti n'est pas étrangère à sa popularité actuelle, croit Malek Letaïef. «Ben Ali vendait à l'Occident l'idée qu'il agissait comme rempart à l'obscurantisme. Il le combattait de façon extrême et il en a profité pour écraser toute opposition.»
À la sortie du bureau de vote, au consulat tunisien à Montréal, les débats entre concitoyens se poursuivaient avec passion. «Ennahda est le seul parti qui soit vraiment organisé. Les autres partis ne reposent que sur une seule personne, clame Béchir Jghobbi, 35 ans. Il va diversifier l'économie et il n'y aura pas de démocratie tant qu'il y aura de la pauvreté», poursuit-il, interrompu par ses amis qui ne partagent pas ses convictions. Nessrine Lassoued, une jeune femme voilée de 25 ans, lui préfère un parti totalement laïque, le Congrès pour la République. «Il faut protéger nos droits acquis», justifie-t-elle. Bien que la majorité de la population se dise musulmane, la séparation entre religion et État demeure une valeur chère aux Tunisiens. Les partis religieux intégristes sont toujours bannis des élections, tels que Hizb Ettahrir — le «parti de la liberté» —, qui prône l'adoption de la charia, la loi islamique. Plusieurs Tunisiens, comme le candidat progressiste Ramzy Messaoudi, craignent qu'un parti islamiste modéré comme Ennahda change de discours une fois au pouvoir. «Pour nous, la religion ne devrait pas être un sujet de discussion dans le débat politique», dit-il.
Mais ce que redoute surtout Ramzy Messaoudi, c'est le retour au pouvoir des proches de l'ancien régime. «La famille de Ben Ali est tombée, mais son régime est encore présent», affirme-t-il. Selon plusieurs Tunisiens établis à Montréal, une quarantaine des 112 partis qui se présentent aux élections sont en fait constitués d'ex-membres du parti de Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), dissous après le départ du dictateur. Aujourd'hui étudiant en sciences politiques à l'UQAM, M. Messaoudi a goûté à la répression de l'ancien régime. En 1998, alors âgé de 22 ans, il a été arrêté et battu par la police, pour son militantisme étudiant. Il s'en est sorti avec deux côtes brisées et quelques mois de prison.
Pour lui, comme pour Nabil Amira, la présence d'anciens partisans de Ben Ali parmi les candidats est inacceptable. «Nous ne voulons pas les éliminer, nous ne cherchons pas la vengeance, mais nous leur demandons de rester à l'écart pendant l'écriture de la nouvelle Constitution», explique M. Amira. Il soupçonne d'ailleurs un des candidats indépendants à Montréal, Hattab Ben Slama, d'avoir été un sympathisant de Ben Ali avant la révolution. M. Ben Slama s'en défend vivement, mais il croit que les anciens membres du RCD ne devraient pas être exclus d'emblée de ces élections. «Ils sont libres comme tous les Tunisiens. C'est ça, la démocratie», dit M. Ben Slama.
De l'avis du porte-parole du Collectif tunisien au Canada, Malek Letaïef, les Tunisiens ont acquis de nombreuses libertés depuis le printemps arabe, mais la liste de problèmes à régler est encore longue: chômage, répartition de la richesse, corruption, transparence des institutions, indépendance du système judiciaire, liberté des médias. «Il faudra un travail colossal pour changer les mentalités, dit M. Letaïef. Ce ne sont pas tous les partis qui sont favorables à une véritable refonte.» Malgré les voix discordantes au sein des futurs élus, M. Letaïef demeure optimiste. «Le fait qu'on puisse avoir ce genre de débat après autant d'oppression, c'est fantastique.»

Source: http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/334127/la-tunisie-a-un-tournant-de-l-histoire?utm_source=infolettre-2011-10-21&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

Tag(s) : #Afrique de l'Ouest