Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

afrique1«L'œuvre de l'homme africain vient seulement de commencer», écrivait l'écrivain martiniquais Aimé Césaire. Lorsque vient le temps de s'interroger sur le bilan de la décolonisation, peut-être faut-il garder ces mots à l'esprit. C'est ce que fait justement l'historien d'origine congolaise Elikia M'Bokolo, de l'Institut des hautes études en sciences sociales de Paris.

«Faut-il faire le bilan de l'Afrique ou celui de la décolonisation? demande-t-il. Moi, je distingue le bilan du continent de l'indépendance proprement dite. Or, celle-ci reste une victoire. Quinze ans auparavant, personne n'y croyait. Les plus optimistes pensaient qu'il faudrait 30 ou 50 ans pour y arriver. Finalement, ce fut un succès inouï!»

Quant au bilan de l'Afrique, c'est le verre à moitié plein ou à moitié vide, dit-il. «Sur le plan politique, il était très difficile de sortir de la colonisation, qui a été un régime autoritaire extrêmement rigide. Surtout que les pouvoirs coloniaux n'ont pas créé d'institutions démocratiques, à l'exception de quelques tentatives dans la décennie qui a précédé les indépendances. La recherche d'institutions stables aura finalement pris 30 ans.»

Selon M'Bokolo, le plus grand échec de ces cinquante dernières années reste celui de l'économie. Les structures de l'économie coloniale, fondée sur la production de rentes agricoles et minières contrôlées par de grandes firmes occidentales, ont été maintenues. L'Afrique est restée enserrée dans des structures néocoloniales. C'est pourquoi certains pays regardent aujourd'hui du côté des pays arabes ou de la Chine, et peut-être demain de l'Inde.

La faute à l'Occident?

«Tout ce qui va mal en Afrique n'est pas nécessairement lié à la décolonisation; il faut distinguer l'État de l'Afrique du bilan de la colonisation», dit aussi l'historien Marc Michel, qui s'en prend au discours culpabilisant dit de la «repentance». Selon ce discours, tous les problèmes actuels de l'Afrique, et même ceux des populations immigrantes installées en Europe et en Amérique, seraient dus à la colonisation, qui ne serait pas vraiment terminée. «Le discours de la repentance permet de se dédouaner à peu de frais, dit-il. Cinquante ans plus tard, globalement, le bilan du continent est pourtant négatif. Et tout n'est pas dû à la colonisation. Il y a une corruption généralisée, la mégalomanie des chefs est délirante, l'État des infrastructures sanitaires et universitaires est lamentable, celui de la paysannerie qui s'entasse par millions dans les villes est aussi catastrophique.» Comment expliquer autrement le cas d'un pays comme le Nigeria qui a touché, en une génération, une manne de 300 milliards de dollars en redevances pétrolières, mais qui a malgré tout vu son revenu moyen par habitant décliner?

L'historien Bernard Droz s'en prend lui aussi au courant des post-colonial studies, qui postule que l'Occident n'en a pas fini avec son passé colonial et qu'il est rattrapé par lui à travers les problèmes qu'il affronte dans les cités et même sur les terrains de football. «C'est une vision très partiale de l'oeuvre coloniale, dit Droz. Il est certain que le colonialisme a commis d'énormes crimes et que nous aurons toujours à rougir d'un système fondé sur la servitude et la spoliation des richesses. De là à nier la conjugaison d'efforts immenses accomplis au service du mieux-être comme l'effort sanitaire, éducatif ou agricole. Cela m'interdit de proférer une condamnation absolue du passé colonial. Au début du XXe siècle, l'explosion démographique africaine était d'ailleurs due à l'amélioration des conditions sanitaires.»

Est-ce à dire que l'aide fournie à l'Afrique depuis cinquante ans n'aurait servi à rien? De nombreux chercheurs n'hésitent pas à répondre oui à cette question. «Depuis 50 ans, l'aide à l'Afrique n'a servi à rien parce que les retours financiers vers l'Occident ont largement épongé cette aide et parce qu'on a construit des éléphants blancs», tranche Elikia M'Bokolo.

Supprimer l'aide?

Faut-il pour autant aller jusqu'à supprimer, d'ici cinq ans, l'aide d'urgence et l'aide humanitaire, comme le propose l'économiste zambienne Dambisa Moyo dans son livre-choc intitulé L'Aide fatale (JC Lattès)? «Si tel devait être le cas, un grand nombre d'Africains mourraient prématurément», lui a répondu le philosophe américain Francis Fukuyama sans pour autant remettre en question le jugement globalement négatif que Moyo porte sur l'aide en général. Selon Fukuyama, les racines du mal africain remontent cependant beaucoup plus loin. Contrairement aux pays d'Asie, une grande partie de l'Afrique n'avait aucune structure étatique avant l'arrivée des colonisateurs. Quant aux Européens, ils ont mis sur pied des structures minimales quand ils n'ont pas gouverné indirectement en donnant le pouvoir à des dictateurs locaux.

Et si l'Afrique allait bien...

Ce portrait désespérant du continent n'empêche pas certains observateurs d'avoir, malgré tout, une vision plus optimiste de l'Afrique noire. Après une vingtaine d'années pendant lesquelles le niveau de vie des Africains a chuté de manière catastrophique, depuis 2002 l'économie africaine s'est néanmoins remise à croître.

«L'Afrique va bien!», affirme de but en blanc le conseiller en communications français Matthias Leridon, qui vient de publier un livre qui porte justement ce titre. Leridon n'est pas le seul à penser ainsi puisque son livre a été préfacé par l'ancien président de la République sud-africaine Frederik de Klerk, qui a obtenu le prix Nobel avec Nelson Mandela. Selon Leridon, une véritable révolution tranquille s'est amorcée en Afrique subsaharienne à partir de l'an 2000. Non seulement les indicateurs économiques se sont-ils remis à croître, mais, dès les années 1990, de nombreux pays, comme le Bénin, le Gabon, le Congo, le Niger et le Mali, ont tenu de grandes conférences nationales réunissant la société civile. L'organisation américaine Freedom House estimait en 2009 que 35 des 53 pays du continent jouissaient d'une certaine liberté politique. Certains ont même connu l'alternance politique.

«C'est une révolution qui ne fait pas les manchettes en Amérique et en Europe, dit Leridon. Pourtant, l'Afrique change. Le dynamisme économique est partout. S'il n'a pas encore produit de résultats visibles, il les produira bientôt. Dans la lutte contre le sida, un pays comme l'Ouganda a inversé la tendance en dix ans. La généralisation du téléphone portable et du crédit prépare une véritable révolution. La nouvelle génération a compris qu'elle ne devait pas faire comme avant.» Selon cet amoureux de l'Afrique, ces progrès sont d'autant plus méritoires que le continent fait face à un baby-boom sans précédent et que les besoins croissent donc de façon exponentielle.

De là à prédire que l'Afrique connaîtra d'ici la fin du siècle la même révolution qu'a connue le Sud-Est asiatique depuis vingt ans, il n'y a qu'un pas que franchit aussi Elikia M'Bokolo, qui rappelle que l'Afrique reste le continent le plus jeune de la planète.

«Il n'y a pas de raison pour que ça n'arrive pas, dit-il. Pour cela, il faut laisser les Africains en paix. Il faut les laisser faire leur propre histoire et leur laisser la plus grande marge d'autonomie. Un certain degré de protectionnisme économique est aussi nécessaire. Le gaulliste René Pléven avait l'habitude de dire que les Africains se développeraient le jour où on leur foutrait la paix. Il avait raison. Les Africains ne sont pas moins capables que les autres!»

Christian Rioux

Source: http://www.ledevoir.com/international/afrique/292380/les-50-ans-de-la-decolonisation-un-bilan-souvent-amer

Tag(s) : #Afrique de l'Ouest