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De Mao à Deng, la Chine populaire a connu une rupture évidente, considérable, décisive. Nul ne conteste plus que la Chine ne se soit pas seulement démaoïsée, mais qu’elle a changé radicalement de direction. Ainsi la démaoïsation qui commencée non sans prudence au début de l’ère Deng (1078-1997) a signifié à la fois une sorte de déstalinisation et de sortie du socialisme réel : d’un seul mouvement, le système a franchi des étapes qui, dans le cas soviétique, ont couvert deux moments différents séparés par deux décennies. Il s’agit d’une tentative, toujours en cours, de transformation, de véritable métamorphose, conduite par un régime pourtant façonné par le socialisme réel. C’est l’une des rares tentatives d’autotransformation du socialisme réel, d’une nature et d’un succès encore bien incertains. En tous les cas, il n’est guère douteux qu’il s’agit d’une forme d’entrée de la Chine dans un capitalisme encore mal défini. Donc d’acception de la voie dominante du monde moderne.

 

En dépit de cette tentative de transformation, il faut toutefois garder à l’œil que le système politique chinois demeure encore entièrement verrouillé par le Parti Communiste Chinois (PCC). Le parti est au dessus de l’État. Il est notoire que sous la poussée des réformes et de l’ouverture, le régime se libéralise pour s’adapter à un contexte économique mondialisé d’une part, et d’autre part pour tenir compte de l’opinion publique qui chaque jour devient plus critique. Les contrastes restent cependant déconcertants entre les transformations économiques et les contraintes politiques. L’État, pour maintenir la stabilité sociale dans le cadre d’un système de parti unique, a fait le pari d’un modèle de « forte croissance économique ».

 

Dans cet essai, nous allons donc à juste titre nous intéresser à cette croissance chinoise qui fait tant rêver le monde occidental frappé par une sévère crise économique depuis la fin 2007. Quelles sont les fondamentaux de l’économie chinoise? Quels sont les forces et faiblesses de la croissance de l’économie chinoise ? La croissance chinoise peut-elle encore durer?

 

Les fondamentaux de l’économie chinoise

 

La chine s’est ouverte sur le monde il y a 25 ans, et, aujourd’hui, elle change le monde qui s’ouvre à elle par son fort taux de croissance, par la montée en puissance de son industrie et de son économie, et par les enjeux de son marché. Les progrès exponentiels de l’économie chinoise sont tels qu’ils bouleversent les équilibres mondiaux actuels structurés autour des grands pays industrialisés et des intérêts de ces derniers.

 

Avec ses 1,3 milliards d’habitants (soit un homme sur cinq de la planète), la Chine est d’abord une puissance démographique.

 

Alors qu’entre 1978 et 2002 la croissance mondiale a été de 2,8% par an en moyenne, celle de la Chine a été de 9,4%. En plus, le pays a été sensiblement épargné par la crise asiatique et japonaise des années 1990. En 2003, la croissance chinoise (9,1%) a représenté 20% de la croissance mondiale.

 

La Chine est aussi une puissance économique et commerciale de plus en plus reconnue. En 2004, le PIB de la Chine a officiellement tenu le 7ème rang mondial. En considérant les divers PIB mondiaux en termes de parités de pouvoir d’achat (PPA), le PIB de la Chine est d’ores et déjà au second rang mondial, devant celui du Japon et derrière les États-Unis. En matière commerciale, la Chine occupe le rang de 2ème pays commercial du monde derrière les États-Unis, mais devant l’Allemagne, le Japon et la France. En 2004, le commerce extérieur de la Chine a franchi le cap de 1000 milliards de dollars, atteignant 1155 milliards, soit 56 fois plus qu’en 1978, ce qui représente une croissance de 17% par an en moyenne sur un quart de siècle.

 

Les productions industrielles chinoises inondent également tous les marchés mondiaux depuis plusieurs années. On observe que depuis l’année 2000, il ne s’agit plus seulement de textiles ou de jouets, mais également de produits qui sont de plus en plus « haut de gamme ». Les données de l’OCDE révèlent qu’en 2004 la Chine a ravi aux États-Unis le premier rang mondial pour les exportations de biens des technologies de l’information et des communications : elle a ainsi exporté 180 milliards de dollars de ces biens, contre 140 milliards de dollars par les États-Unis.

 

La montée en puissance des firmes chinoises, publiques comme privées, est également étonnante. De plus en plus d’entreprises arborent la stature de firmes multinationales, notamment grâce au rachat d’entreprises occidentales, et les marques chinoises s’affirment au niveau mondial. Par ailleurs, depuis 1993, la Chine est devenu l’un des premiers pays d’accueil de l’investissement mondial.

 

Les fondamentaux de l’économie chinoise sont d’autant plus impressionnants que la période au cours de laquelle ses changements se produisent est extrêmement courte : en moins de 30 ans. La question qui nous vient à l’esprit est naturellement de savoir si cette croissance repose sur des fondamentaux suffisamment solides pour pouvoir soutenir pour une longue période la croissance chinoise. Pour répondre à cette question, nous allons d’abord analyser les forces et faiblesses de l’économie chinoise.

 

Les forces et faiblesses de l’économie chinoise 

 

Tout d’abord, il serait important de souligner que la vigueur de la croissance chinoise résulte d’un processus réussi de libération des mécanismes de marché. Par mécanismes de marché, on entend l’autonomie des entreprises dans la conduite de leurs affaires, dans les choix d’investissement, de production et de prix, ainsi que dans la liberté de passer des contrats. Le progrès de cette autonomie à la chinoise apparaît crucial dans l’explication de la croissance chinoise. Selon l’expression de Barry Naughton, on peut parler d’une croissance « hors du plan » où il s’agit moins de détruire le plan et le secteur étatique qu’il régit, que de le laisser dépérir et de favoriser le développement du secteur non étatique plus ou moins soumis aux règles du marché. Un autre facteur important à tenir compte dans vigueur de la croissance chinoise est le faible coût de sa main-d’œuvre qui lui a permit d’intervenir dans les multiples opérations d’assemblages, et d’alimenter les importants flux d’importations et d’exportations. Donnant ainsi à la Chine une place de choix dans les échanges mondiaux.

 

Ce processus de libération des mécanismes de marché dans l’économie chinoise, conjugué avec le faible coût de la main d’œuvre, a permis à la Chine de propulser sa croissance économique. Dans leurs travaux sur « le mode de croissance de l’économie chinoise », Yong He et Olivier Boissin ont minutieusement observé le comportement de l’économie Chinoise au cours des 20 dernières années. Ils ont observé ces 20 dernières années, conformément aux transitions économiques de pays émergents en pays industrialisés, la réduction très soutenue de la part du secteur primaire au profit des doubles secteurs secondaires et tertiaires dans le PIB de la Chine. Alors que de 1981 à 1990 l’industrie légère était en augmentation (passant de 39.72% à 44.85%), entre 1990 et 2000, la structure industrielle chinoise a témoignée d’une progression soutenue de l’industrie lourde, cette dernière passant de 55% à 65.24%. Cette progression s’explique, selon Yong He et Olivier Boissin,  au fait que durant le début de la première période, la structure industrielle chinoise était encore largement conditionnée par une structuration de type ex-soviétique principalement axée sur l’industrie lourde. Tout au long de la période 1981-1990, la politique de l’État central va alors s’employer à y remédier par le développement d’industries plus légères. Durant la seconde période (1990-2000), c’est la dynamique des Investissements Directs Étrangers (IDE) engagée à partir de 1993 qui modifiera en profondeur la structure économique chinoise vers une industrie intensive en capitaux (plus de 80% des IDE chinoise ont été réalisé après 1990).

 

Les résultats des travaux de Yong He et Olivier Boissin montrent que tout au long des 20 dernières années, la croissance chinoise est de plus en plus soutenue par la consommation et par le progrès technique. De même, ils montrent que l’impact de l’exportation nette reste limité en raison d’une dépendance croissante de l’économique chinoise aux importations de produits de haute technologie et de ressources naturelles nécessaires au fonctionnement de l’économie nationale. Yong He et Olivier Boissin concluent que, dans ce contexte, la croissance chinoise apparaît durable même si des problèmes de surchauffe économiques et de découplage offre-demande soient à craindre.

 

En dépit des forces de l’économie chinoise et des conclusions assez optimistes de Yong He et Olivier Boissin sur la croissance chinoise, il est serait tout de même utile de souligner que l’accroissement de la dépendance chinoise aux énergies a considérablement augmenté depuis 1990. Or, au regard de la faiblesse des dotations factorielles du pays en ressources énergétiques, cela peut représenter une première crainte significative sur la croissance chinoise dans le moyen et long terme.

 

Par ailleurs, il est désormais un secret de polichinelle que le grand succès, en ce qui concerne la croissance globale de la Chine, s’accompagne également de problèmes d’inégalités inquiétants. En utilisant des sources statistiques publiées par le gouvernement chinois, Li Ma et François Schmitt ont montré dans « Réformes économiques et inégalités en Chine » que les inégalités du PIB entre provinces sont fortes, et ont une légère tendance à s’aggraver. Les 3 premières provinces (Guangdong, Shandong et Jiangsu) assurent plus du tiers du PIB chinois, et les 11 provinces côtières de l’est (sur 31 provinces en Chine) en assurent plus de 70%. Li Ma et François Schmitt ont également montré dans leurs travaux que si les inégalités des revenus moyens des paysans selon les provinces ne sont pas entrain de s’aggraver, cependant, celles entre ruraux et urbains atteint des niveaux inquiétants. L’écart moyen du revenu entre la province la plus riche (Shanghai) et la province la plus pauvre (Guizhou) est déconcertant : le revenu de la première fait de 1 à 13 fois celui de la deuxième. Même si Li Ma et François Schmitt ont finalement rappelé que le gouvernement chinois semble actuellement vouloir faire une meilleure utilisation des sciences sociales pour comprendre, limiter ou même prévenir les mouvements de dissension collective résultant des inégalités sociales; cependant, ils ont noté que le pouvoir semble chercher plus à comprendre et contenir les protestations, qu’à réduire leur principale cause : les inégalités. Ainsi, faute de s’attaquer directement à la cause, il est probable que les effets vont continuer à se développer à l’avenir. D’ailleurs, il serait aussi important de souligner que l’une des conséquences des inégalités entre ruraux et urbains est l’évolution du taux d’urbanisation en Chine. Ce phénomène d’urbanisation s’appréhende principalement au niveau de la Chine du littorale. Au regard de l’ensemble de ces éléments, c’est le lieu de répondre à la dernière question de cet essai.

 

La croissance économique chinoise peut-elle durer?

 

Les travaux de Yong He et Olivier Boissin  nous ont appris que grâce au faible coût de sa main d’œuvre de plus en plus qualifié et aux immenses investissements directs étrangers, la forte croissance chinoise est de plus en plus soutenue par la consommation et le progrès technique. Cependant, autant cette forte croissance permet à la Chine de s’industrialiser de manière fulgurante, autant elle comporte des contraintes et des faiblesses.

 

  • Au titre des contraintes, nous avons noté deux éléments majeurs :d’abord la faible dotation en énergie nécessaire pour soutenir la croissance chinoise, mais aussi, la dépendance du pays à l’extérieur pour les hautes technologies. À ces deux contraintes, il faudrait rajouter la nécessité de continuer à bénéficier d’une demande extérieure soutenue, car le commerce extérieur est un facteur important de la croissance chinoise. Si l’importante épargne intérieure et les grandes réserves du trésor peuvent permettre à moyen terme à la Chine de se doter des ressources énergétiques et de la technologie nécessaire pour soutenir sa forte croissance, cependant, dans un contexte de remontée du protectionnisme et du grand déficit commercial américain à son égard, la demande extérieure dont bénéficie la Chine s’estompera au cours des prochaines années.


  • Au titre des faiblesses, nous avons également noté deux éléments majeurs : d’abord les fortes inégalités de revenus entre ruraux et urbains, mais aussi, la concentration du développement et des richesses sur la zone côtière de l’est de la Chine. Ainsi, même si la Chine fait des efforts pour contenir les inégalités et lancer de vastes projets de développement des provinces rurales, cependant, les contestations et dissensions sociales risquent de remettre en cause l’une des principales forces de sa croissance : le faible coût de sa main-d’œuvre. Par ailleurs, aux  faiblesses liées aux inégalités, il faudra rajouter aussi celle d’un système financier chinois peu développé et fragile. Selon la Banque centrale chinoise, à la veille de l’entrée de la Chine à l’OMC à la fin de 2001, 80% des fonds des entreprises industrielles et commerciales chinoises provenaient d’emprunts bancaires. Révélant ainsi un système financier qui n’est pas à la hauteur de la forte croissance de la Chine.

 

Finalement, s’il faut a priori reconnaître qu’au regard ses immenses réserves et de son potentiel de développement intérieur la croissance chinoise a toutes les chances de durer, cependant, l’analyse des contraintes et faiblesses de la croissance chinoise nous amène à être prudent. En effet, la croissance chinoise ne sera véritablement soutenue de manière durable que si la Chine réussit à développer sa demande intérieure, à moderniser son système financier, mais surtout, à réduire ses inégalités intérieures frappantes.

 

Conclusion :

 

Tout au long de cet essai, autant nous avons reconnu la réussite remarquable du processus de libération des mécanismes de marché dans une Chine postcommuniste, autant nous avons réussi à percer le mystère de la forte croissance chinoise. Il nous est finalement apparu que si la Chine dispose encore d’un immense potentiel de croissance, cependant, l’exploitation de ce potentiel est assujettie à des contraintes et conditions qui inviteront la Chine à reconsidérer son modèle politique et socioéconomique au cours des prochaines années.

 

Pour la première fois depuis plusieurs décennies, l’espoir du succès de la Chine est orienté, non plus vers l’extérieur, mais plutôt vers l’intérieur du pays. Le Parti Communiste Chinois qui a misé sur une croissance forte pour garantir la stabilité sociale de l’empire du milieu trouvera-t-il en son sein, comme à l’époque Deng, suffisamment de substance pour reconsidérer la politique socioéconomique chinoise? Faut-il croire que les nouveaux défis qui s’imposent à la Chine auront raisons de l’incohérence (totalitarisme politique/ libéralisme économique) qui a jusqu’aujourd’hui caractérisé le modèle chinois?

 

Mamadou Oury Diallo

Président de la LDRG

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Bibliographie:

Jacques Bidet, Où va la Chine ? Actuel Marx n°22, deuxième semestre 1997.

Yunnan et Françoise Hay, La Chine : forces et faiblesses d’une économie en expansion, deuxième semestre 2006.